>IBM a officialisé l’acquisition de HRL Laboratories, une structure de recherche privée longtemps associée à l’aérospatial et à l’automobile via ses actionnaires Boeing et General Motors. L’objectif est d’accélérer sa montée en gamme sur l’informatique quantique, en particulier sur les technologies de qubits en silicium et de détection quantique.
HRL est un laboratoire californien de référence, actif sur des sujets pointus comme les silicon-spin qubits, les capteurs quantiques, la cryogénie, l’électronique de contrôle ou encore l’interconnexion et le packaging des qubits.
Pour IBM, déjà engagé sur les qubits supraconducteurs, cette acquisition ajoute un « deuxième pilier » à sa stratégie quantique. Le groupe mise ainsi sur une approche multi-technologies, plutôt que de concentrer tous ses efforts sur une seule architecture.
Un deuxième pilier technologique pour le quantique
IBM souligne que les deux approches (qubits supraconducteurs et qubits en siliciu ) reposent toutes sur des procédés de fabrication en silicium. Une base commune qui pourrait faciliter les synergies industrielles, notamment en matière de montée en échelle et d’intégration.
L’enjeu est de passer d’une informatique quantique de laboratoire à des systèmes plus robustes, capables de supporter des charges de travail réelles. En internalisant HRL, IBM renforce son contrôle sur la chaîne technologique, de la physique des qubits jusqu’à leur packaging et leur intégration.
IBM n’a pas dévoilé le montant de la transaction mais indique que l’opération reste soumise aux autorisations réglementaires, avec une clôture attendue d’ici la fin du troisième trimestre 2026.
Boeing et General Motors, copropriétaires historiques de HRL, continueront de collaborer avec IBM sur les applications quantiques et les technologies avancées après la transaction.
L’administration Trump a par ailleurs récemment accordé à IBM un soutien de 1 milliard $ pour créer une nouvelle entité, Anderon, dédiée à la fabrication de puces quantiques aux États-Unis.
Verdict : l’argent public a été « bien dépensé » mais la France joue désormais sa place dans une course mondiale où les États-Unis et la Chine disposent de moyens financiers sans commune mesure. Sans un sursaut, prévient l’institution, les champions tricolores du calcul quantique risquent de finir dans l’escarcelle d’investisseurs étrangers.
Lancée en 2021, la stratégie nationale quantique (SNQ) a mobilisé 1,8 milliard € sur la période 2021-2025, dont 1,5 milliard de fonds publics, essentiellement issus du plan France 2030.
L’informatique quantique ( c’est-à-dire les machines elles-mêmes par opposition aux capteurs ou aux communications quantiques) en a capté l’essentiel avec 86 % des crédits, soit 597 millions € engagés au 31 décembre 2025.
La Cour salue une gouvernance centralisée et une stratégie jugée équilibrée qui a permis de fédérer des financements auparavant dispersés et de couvrir toute la chaîne de valeur, de la formation universitaire jusqu’à l’industrialisation.
Côté enseignement supérieur, le programme QuanTEdu-France a permis de créer 37 masters, dont 13 spécifiquement dédiés au quantique, pour près de 1 100 étudiants.
Côté recherche, le programme et équipement prioritaire de recherche (PEPR) a organisé la coopération entre le CNRS, le CEA, l’Inria, les laboratoires et les industriels. Résultat : un tissu de startusp dynamiques a émergé, portées par des résultats scientifiques solides et la création d’emplois qualifiés.
Un premier bilan qui valide cinq ans d’investissement
Le rapport identifie précisément cinq jeunes entreprises françaises qui construisent réellement des ordinateurs quantiques et participent au programme militaire PROQCIMA : Pasqal, Alice & Bob, Quobly, Quandela et C12.
Ce sont elles, justement, que la Cour juge menacées. Car le secteur entre désormais dans une « phase de concentration » où les acteurs les mieux capitalisés rachètent les autres. Les entreprises françaises, faute d’accès à des capitaux suffisants, en sont les cibles naturelles.
L’exemple britannique donne la mesure du risque. En 2025, Oxford Ionics, pépite issue de l’université d’Oxford spécialisée dans les ordinateurs à ions piégés, a été rachetée par l’américain IonQ pour 1,075 milliard $, majoritairement payés en actions.
Londres n’a autorisé l’opération qu’à condition de maintenir au Royaume-Uni les activités et compétences stratégiques. Un scénario que la France veut à tout prix éviter de revivre, cette fois sans garde-fou.
Il est facile d’illustrer la faiblesse des marchés de capitaux européens. Sur les onze entreprises d’informatique quantique aujourd’hui cotées en bourse dans le monde, aucune n’est européenne.
Un petit marché appelé à exploser
Le marché mondial de l’informatique quantique pesait environ 1,1 milliard € début 2025.
Les projections de la Cour l’imaginent grimper entre 8,7 et 13 milliards € d’ici 2035, soit une croissance annuelle qui pourrait dépasser 25 % sur dix ans. Les applications visées vont de la conception de nouveaux médicaments et matériaux à l’optimisation des transports et de l’industrie en passant par la cryptographie…
Le seuil à partir duquel un ordinateur quantique surpasserait l’informatique classique est estimé à une centaine de qubits, quand les objectifs industriels visent plutôt 2 000 qubits, avec une échéance de maturité située entre 2030 et 2035.
Autant dire que la partie se joue maintenant.
Or les fabricants de machines restent, selon la Cour, fortement dépendants des fonds publics faute d’un marché privé suffisamment développé.
Tandis que la France accuse un léger retard sur le segment des logiciels, les « technologies habilitantes » (composants, briques technologiques transverses) constituent déjà un marché rentable et un enjeu de souveraineté à part entière.
Des financements jugés trop précaires
Autre point de vigilance : la nature des financements.
L’essentiel de l’argent public provient des crédits du plan France 2030, pilotés par le secrétariat général pour l’investissement. Des crédits par nature non pérennes.
Une enveloppe supplémentaire d’un milliard d’euros a bien été annoncée fin mai 2026 par l’exécutif pour l’ensemble des technologies quantiques à l’horizon 2030, mais sa répartition précise, notamment la part réservée à l’informatique quantique, reste à préciser. La Cour pointe aussi une incertitude sur les financements des formations universitaires, à partir de la rentrée 2028, qui fragilise la capacité à ajuster l’offre dans la durée.
Les recommandations de la Cour
Sans surprise, la Cour appelle l’État à inscrire son soutien dans une trajectoire durable, révisée régulièrement selon les besoins du secteur.
Et formule plusieurs préconisations :
mobiliser davantage de capitaux privés, français et européens, pour prendre le relais de l’argent public ;
rééquilibrer le mix de financement en augmentant la part des avances remboursables par rapport aux subventions ;
muscler la commande publique, en particulier via le programme PROQCIMA ;
améliorer le suivi consolidé de l’ensemble des financements publics dispersés entre l’État, les régions, la fiscalité et les fonds européens ;
renforcer dès la rentrée 2027 les formations sur les briques logicielles critiques (architecture, correction d’erreurs, pile logicielle) ;
construire d’ici 2028 des partenariats européens ciblés, fondés sur des spécialisations technologiques complémentaires et un partage équilibré de la valeur.
Ce dernier point résume la philosophie du rapport. Si la France seule n’a pas la taille critique face aux États-Unis et à la Chine, elle dispose des atouts scientifiques et industriels pour devenir un pilier du calcul quantique européen.
A condition de savoir choisir ses combats et de convaincre ses voisins de mutualiser plutôt que de disperser leurs efforts.
Nvidia investit, via sa branche NVentures, dans la deeptech française Alice & Bob.
L’opération vient renforcer une série B de 100 millions € annoncée début 2025 et confirme l’intérêt croissant du géant des GPU pour les technologies capables de rapprocher le quantique de l’usage industriel. L’investissement reste non chiffré, mais il s’inscrit dans une relation déjà ancienne entre les deux entreprises.
Depuis 2024, Alice & Bob et Nvidia collaborent sur plusieurs briques techniques, dont CUDA-Q, cuQuantum, Dynamiqs et NVQLink, avec l’objectif de relier processeurs quantiques et infrastructures de calcul accéléré.
Alice & Bob se distingue par son approche du quantique tolérant aux fautes, fondée sur les cat qubits. Cette architecture vise à réduire les erreurs de calcul, l’un des principaux obstacles à la construction d’ordinateurs quantiques réellement exploitables à grande échelle.
Un pari sur les cat qubits
Pour Nvidia, l’intérêt dépasse la simple logique financière. Le groupe cherche à construire un écosystème hybride où GPU, logiciels de simulation et matériel quantique s’articulent plus étroitement, afin d’accélérer la mise au point de machines plus robustes et plus utiles pour l’industrie.
Basée à Paris et à Boston, Alice & Bob compte plus de 230 employés et développe un centre de production, de recherche et développement de 4.000 mètres carrés au nord de Paris. La société ambitionne de livrer un ordinateur quantique utile à l’industrie d’ici 2030.
Cette nouvelle entrée au capital intervient alors que la course mondiale au quantique s’intensifie, avec des acteurs américains, européens et asiatiques qui multiplient les investissements dans les architectures les plus prometteuses. Dans ce contexte, le soutien de Nvidia apporte à Alice & Bob une visibilité supplémentaire auprès des grands industriels et des centres de calcul.
Pour Nvidia, l’investissement s’inscrit dans une stratégie plus large pour se placer au cœur de la future chaîne de valeur du quantique, en combinant puissance de calcul, logiciels et interconnexion avec les processeurs quantiques.
C’est aussi un signal adressé au marché : le groupe ne se contente plus d’observer le quantique, il s’y installe progressivement.